Fabius au Quai d’Orsay: deux succès, des impasses

Sous l’ovation des négociateurs réunis dans la salle de conférence plénière du Bourget, juste avant l’adoption de l’accord de la COP 21, Laurent Fabius avait la gorge nouée et les larmes aux yeux. «Oui, j’étais très ému. Le terme “historique” est souvent galvaudé, mais en l’occurrence il est justifié : cette conférence de Paris écrit l’histoire», a reconnu peu après, dans une interview au Journal du Dimanche, le patron de la diplomatie française, qui va rester encore toute cette année président de la COP. Ses adversaires politiques lui ont toujours reproché son arrogance de grand bourgeois passé par les meilleures écoles de la République – dont Normale Sup et l’Ena – et plus encore son excessive froideur. Mais en cet après midi du samedi 12 décembre 2015 ,l’armure s’est fissurée, d’autant qu’il sait déjà être appelé à d’autres fonctions à la présidence du Conseil constitutionnel.

La mutation est officielle depuis hier. Converti plutôt tardif à l’urgence écologique, il s’était engagé à fond avec Laurence Tubiana, «ambassadrice pour le climat», en mobilisant toute la machine diplomatique française pour la préparation de cette conférence de 195 pays. C’était une gageure. Ce fut un triomphe. 

«Laisser sa trace»

D’où l’émotion de cet homme politique qui ne cachait pas, dès son arrivée au Quai d’Orsay, «vouloir laisser sa trace à la tête de la diplomatie française». Il avait dû renoncer à ses ambitions présidentielles. Il sentait qu’il ne serait probablement plus jamais à Matignon, lui qui fut en son temps, sous François Mitterrand, «le plus jeune Premier ministre de France». «A l’époque de Brejnev et Reagan», ricanaient ses ennemis au sein du Parti socialiste, inquiets de voir les leviers de la diplomatie française passer aux mains de l’homme du «non» au référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen. François Hollande persista néanmoins dans son choix, d’autant que les questions européennes, en pleine crise de l’euro, furent gérées avant tout par l’Elysée et Bercy. «Laurent Fabius a été un ministre des Affaires étrangères qui a choisi ses dossiers : la COP 21, l’Iran, la Syrie», résume Camille Grand, de la Fondation pour la recherche stratégique, rappelant sa priorité en matière de «diplomatie économique» avec une réforme du Quai d’Orsay et la prise en main directe par le ministre des Affaires étrangères du commerce extérieur et du tourisme. Une véritable révolution culturelle. «Un ambassadeur est désormais jugé sur son engagement sur les dossiers économiques, et ne pas être suffisamment disponible pour un grand patron de passage est même plus grave que de négliger un sous-secrétaire d’Etat», raconte un diplomate.

La politique étrangère française est traditionnellement assez consensuelle, aussi bien à gauche qu’à droite. Pour la première fois dans sa longue carrière politique, Fabius réussit à être aimé. En décembre, il figure même dans le trio de tête des personnalités politiques préférées des Français, aux côtés d’Alain Juppé et de François Bayrou. Mais déjà, depuis plusieurs années, il ­figurait en bonne place dans les sondages d’opinion. Une popularité à la saveur de revanche pour un leader politique dont l’image fut longtemps écornée par ­l’affaire du sang contaminé, alors même qu’il avait réagi très rapidement à ­l’époque.

«Cassant»

Pourtant, ses débuts à la tête du Quai d’Orsay furent laborieux. Il y était attendu avec enthousiasme comme «un Alain Juppé de gauche» par une administration traumatisée – avant le retour du maire de Bordeaux dans la dernière année de la présidence de Nicolas Sarkozy – par une longue suite de ministres, l’un incolore, l’autre franchement incompétent, ou l’autre encore pour le moins atypique, comme le fut Bernard Kouchner. De son propre aveu, Laurent Fabius connaissait mal ce ministère. Les relations avec son premier directeur de cabinet, Denis Pietton, très respecté diplomate de gauche récemment disparu, deviennent vite exécrables. A peine installé, le ministre fait valser les têtes, aussi bien à Paris que dans les grands postes. Le courant passe mal aussi avec nombre de ses subordonnés, qui le jugent «cassant». Beaucoup sont terrorisés, d’autant que le ministre n’hésite pas à humilier, parfois publiquement, ses collaborateurs. Mais peu à peu, il trouve ses marques. Alexandre Ziegler, énarque normalien comme lui, devient son directeur de cabinet. Laurent Fabius commence alors peu à peu à mettre sa propre marque.

«Ce n’était pas simple pour lui, même si les relations avec François Hollande, qui le considère comme loyal, furent bonnes, car au fil des ans le chef de l’Etat s’est pris de passion pour la politique étrangère», note un ancien diplomate. Sur l’Europe le ministre est de fait hors jeu et n’essaie même pas de faire de la figuration, même s’il affiche sa très grande proximité avec son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier. A l’exception de Bernard Cazeneuve, qui occupa brièvement la fonction avant de passer d’urgence au Budget pour remplacer ­Jérôme Cahuzac, ses secrétaires d’Etat aux Affaires européennes furent inexistants, comme d’ailleurs leurs homologues chargés des portefeuilles de la Coopération et de la Francophonie. Sur les dossiers ­africains, où priment les ­aspects sécuritaires et militaires, le ­ministre de la ­Défense Jean-Yves Le Drian est sur le devant de la scène, d’autant plus qu’il est très proche d’un François Hollande qui, de l’intervention au Mali à celle en République Centrafricaine, se pose de plus en plus volontiers en chef de guerre.

 «Puissance qui tient son rang»

Laurent Fabius est conscient de la «nouvelle géographie de la puissance», ce qui l’incite d’ailleurs à redéployer les ambassades et renforcer la présence française parmi les émergents. Il évoque volontiers un monde «apolaire» ou «zéro polaire» qui aurait succédé au monde «bipolaire» de la guerre froide, puis «unipolaire» avec l’hyperpuissance américaine d’après la chute du mur. Une situation confuse de «vacance du pouvoir global», marquée par un retrait croissant des Etats-Unis, notamment du Moyen-Orient, qui permet à la France, puissance moyenne, «de peser davantage que ce qui se déduirait de ses seules forces». «La France est une puissance diplomatique qui tient son rang et une majorité de Français – de gauche comme de droite – le perçoivent et ils en tirent, parfois fierté, du moins satisfaction. Dans un contexte international difficile et dangereux, on peut imaginer bilan plus accablant», écrivait-il dans Libération en juin 2015.

Sur ses sujets de prédilection, sa gestion fut plutôt un succès. C’est incontestable à propos de la COP 21 comme sur le dossier du nucléaire iranien. «Il a été solide, présent, et il n’a pas hésité en novembre 2013 à prendre le risque de bloquer les négociations pour éviter un mauvais accord», souligne Camille Grand de la FRS. La fermeté montrée alors a accru le crédit de la diplomatie française dans une bonne partie d’un Proche-Orient sunnite – notamment en Arabie Saoudite – inquiet à la fois des ambitions nucléaires de Téhéran et du désengagement croissant de Barack Obama. Mais la position française n’en a pas été pour autant affaiblie en Iran une fois l’accord finalement validé, le 14 juillet dernier.

En porte-à-faux sur la Syrie

Plus problématique est le bilan syrien, même si Laurent Fabius s’est inscrit dans la continuité de la politique de son prédécesseur Alain Juppé, dans l’enthousiasme du début des printemps arabes. Paris continue donc, après la victoire de François Hollande, d’appuyer à fond la rébellion démocratique avec l’idée que Bachar al-Assad serait rapidement balayé par son peuple. Laurent Fabius a des mots très lourds pour dénoncer un «homme qui ne devrait pas avoir sa place sur Terre». Un point de vue partagé alors par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, du moins jusqu’à la dérobade de Barack Obama, qui renonça en août 2013 à lancer des frappes contre le régime de Damas, coupable d’avoir utilisé l’arme chimique contre son propre peuple, ce que le président américain avait annoncé être «une ligne rouge». Dès lors, Paris s’est trouvé en porte-à-faux sur la Syrie. «Une politique moralement juste,mais qui court derrière les événements alors que l’opposition s’effondre et que Bachar reste au pouvoir, avec le soutien militaire de la Russie qui revient en force», note Camille Grand. Une diplomatie du verbe. Avant de quitter le Quai , Laurent Fabius a, une dernière fois ,dénoncé «les complicités» de Moscou et Téhéran avec Damas et les «ambiguïtés» de Washington.


Marc Semo

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